entretien

"Quelque chose devait être fait pour rendre au journalisme ses lettres de noblesse"

Publié le 25 août 2018
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Per Westergaard et Søren Schultz Jørgensen sont journalistes. Ils sont allés à la rencontre de 54 rédactions occidentales pour comprendre les nouveaux usages du journalisme.

De leurs observations, ils ont tiré un livre "Den journalistiske Forbindelse" (pour le moment disponible uniquement en danois). Ils nous expliquent comment les médias peuvent faire face à la transformation digitale et à la défiance grandissante du public pour le travail journalistique.

Pourquoi avoir analysé les changements dans l'industrie des médias ?

Per Westergaard et Søren Schultz Jørgensen – Nous avons remarqué un déclin dans l'intérêt porté au journalisme d'actualité. Les citoyens en Occident se détournent de ce secteur, les ventes de journaux ont baissé, et les gens expriment de plus en plus de méfiance à l'égard des institutions médiatiques. Nous en avons tous les deux conclu que quelque chose devait être fait pour rendre au journalisme ses lettres de noblesse et restaurer son aura. Nous avons cherché des médias qui cassent les normes pour créer une connexion avec leurs lecteurs – tout en conservant un modèle économique viable. La station de radio californienne KQED par exemple a développé un podcast intitulé Bay Curious, qui permet aux lecteurs de poser leurs questions en amont de l'enregistrement. 

Des rédactions de toutes sortes inventent de nouvelles initiatives pour créer une communauté. En conséquence, l'idée d'un média généraliste, qui a régné sur le journalisme pendant un siècle, se fait bousculer, et va progressivement se faire remplacer par un paysage médiatique plus varié, vivant et ouvert aux citoyens.

«Quelque chose devait être fait pour rendre au journalisme ses lettres de noblesse et restaurer son aura.»
 

Quelle est la plus grande priorité des rédactions ?

P. W. – S. S. J. : Vous ne pouvez pas gagner de l'argent efficacement si vous n'êtes pas lié à votre audience : une relation proche avec votre lecteur requiert un contenu pertinent, utile et à forte valeur ajoutée. Les publishers parlent beaucoup ces dernières années de business model non viables, de technologies, et de nouveaux moyens de monétisation. Et ce sont des problématiques importantes. Mais il n'y a pas de commerce et de monétisation possible si le produit de base n'est pas pertinent. 

Parce que les médias sont en crise, nous devons critiquer honnêtement le cœur des médias : le journalisme directement. Le site berlinois Ze.tt notamment a su attirer une audience jeune (18 à 30 ans) en proposant un contenu fait de news classiques et de sujets directement inspirés de la vie de leurs lecteurs. Le tout, fait sur un ton conversationnel. 

Comment les médias peuvent-ils adopter les réseaux sociaux ?

P. W. – S. S. J. : La question des plateformes tierces est la plus complexe. Les médias sociaux sont à double tranchant pour les médias, parce qu'ils perdent nécessairement – en tout cas en partie – leur indépendance et leur contrôle dès qu'ils s'engagent avec une audience sur une autre plateforme que la leur. 

Dans notre livre, nous montrons que Twitter, Snapchat, Instagram et Facebook peuvent être utilisés pour interagir avec l'audience d'une autre façon, faire une recherche journalistique différente et créer une nouvelle communauté. Le Wall Street Journal par exemple se sert de ses réseaux sociaux pour créer des séries journalistiques et renforcer sa veille.

Mais tout ceci a un prix. Et aujourd'hui, la question est : ce prix est-il trop important et la perte de contrôle est-elle trop grande ? Une situation que certains médias qui se retirent de ces plateformes sont d'ailleurs en train d'expérimenter.

«Rapprochez-vous de vos lecteurs, écoutez-les, impliquez-les, invitez-les et demandez-leur de l'aide. »

Quelles solutions découlent de vos observations ? 

P. W. – S. S. J. : Rapprochez-vous de vos lecteurs, écoutez-les, impliquez-les, invitez-les et demandez-leur de l'aide. Montrez-leur comment vous travaillez et prouvez-leur que vous travaillez pour eux. 

Parmi les 54 rédactions consultées, les deux journalistes ont tiré quelques exemples qu'ils estiment être les plus évocateurs :

Le Braunschweiger Zeitung est le meilleur exemple de développement de distribution d'un journal et de croissance de son audience digitale. Le quotidien régional allemand a changé son rôle dans la société en devenant un « Bürgerzeitung » (journal des citoyens NDT). Le but : augmenter l'implication des lecteurs tout en utilisant un journalisme constructif et engagé.

The Texas Tribune aux Etats-Unis était initialement un média exclusivement digital. Pour étendre son audience, le site spécialisé en politique locale a souhaité combiner journalisme classique et évènements physiques. Les lecteurs sont désormais invités à des réunions, des festivals, des débats... Un concept rapidement accepté par le public comme faisant partie de l'exercice journalistique au même titre que les articles présents sur la plateforme.

En France, le site de Mediapart.fr reste encore une référence en matière d'innovation. Rentable depuis 2011, il s'agit de l'un des modèles de membership les plus originaux et intéressants. L'abonnement proposé permet de réduire la distance entre le journaliste et le lecteur, en faisant de chaque membre une entité de la rédaction à prendre en compte.

Le Monde fait également partie des exemples d'innovation. Leur stratégie consiste à envoyer sur le marché un nouveau produit par trimestre : le HuffPost français, Le Monde Afrique... Une stratégie réussie : le média a pu renforcer ses effectifs en partie grâce à cette démarche innovante.
bio
Per Westergaard et Søren Schultz Jørgensen,
Président du Constructive Institute et CEO de l'agence d'innovation média danoise Kontrabande
Per Westergaard est journaliste et membre du comité de rédaction de cinq médias danois : Jysk Fynske Medier, Fynske Medier, Fyens Stiftstidende, Ritzau, Dansk Handelsblad. Søren Schultz Jørgensen publie avec sa société Kontrabande de nombreuses analyses sur l'industrie du journalisme. Il fait également partie du conseil d'administration du Fynske Bladfond.

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